Le camp

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Les dessins de Rudolf Næss Taux et causes de mortalité La carrière

Taux et causes de la mortalité
parmi les prisonniers NN de sexe masculin

en Allemagne

 

L'article ci-dessous, publié en hors série par l'association des médecins norvégiens («Tidsskrift for Den norske Lægeforening», n° 19, 1946), a été intégré dans notre site avec l'accord de l'Association des Déportés Norvégiens du Struthof

Le Dr. Leif T. Poulsson, docteur en médecine, a lui-même été détenu dans des camps de concentration pendant 1 1/2 ans.

Traduction établie par Torill Simonsen, Sylvie Ruffenach et Philippe Chesnel

Hors série du magazine de l’association des médecins norvégiens,
« Tidsskrift for Den norske Lægeforening », n° 19, 1946.

Par LEIF T. POULSSON

 

Entre le mois de juin 1943 et le mois de juillet 1944 un total de 504 prisonniers politiques norvégiens sont arrivés au camp de concentration du Struthof en Alsace. Sur les 268 qui en sont revenus 8 étaient dans un tel état de faiblesse corporelle qu’ils sont décédés peu de temps après leur arrivée au pays. Certains étaient déjà morts pendant le trajet à travers le Danemark et la Suède. Sur les 504, 244 sont ainsi morts pendant leur emprisonnement politique en Allemagne ou à la suite de celui-ci.

L’âge moyen des prisonniers était de 37 ans. En temps normal, on estime à 2 ou 3 le nombre d’individus qui décèdent dans cette tranche d’âge, selon les tableaux norvégiens concernant le taux de mortalité. L’emprisonnement politique en Allemagne a engendré, pour une durée d’emprisonnement moyenne d’environ 1 an, un taux de mortalité 100 fois plus élevé que la normale. Sur 504 prisonniers, 48 % sont morts des suites des conditions imposées dans les camps de concentration allemands.

Il est naturel de vouloir chercher les causes de cet important taux de mortalité. Les prisonniers mouraient-ils suite à des maladies et, si c’était le cas, lesquelles ? Ou bien mouraient-ils de faim, de froid et d’autres formes de maltraitance ? J’essaierai de répondre à cette question en me basant sur les notes qui concernent les 130 décès que j’ai observés personnellement ainsi que sur des témoignages secondaires dont certains sont incomplets.

Il importe de décrire les conditions des prisonniers norvégiens NN dans les camps de concentration allemands : le régime NN (Nacht und Nebel), dont il est communément admis que la date de commencement est 1942, s’appliquait à un groupe particulier de prisonniers politiques issus de Norvège et des autres pays d’Europe occidentale occupés, où l’on ne souhaitait visiblement pas recourir à la peine de mort de manière aussi systématique qu’en Europe orientale. Les camps de concentration allemands se divisaient en « Lagerstufe » de la manière suivante : Ia, Ib, II et III, celui de Ia comprenant des camps tels que Sachsenhausen, Buchenwald et Dachau. Les prisonniers NN étaient envoyés vers les camps les plus durs de type III, où ils devenaient les parias du camp. Ceci impliquait de porter des signes distinctifs particuliers (bandes rouges plutôt que jaunes), d’exécuter les travaux les plus pénibles, et le plus souvent de ne pas pouvoir accéder aux postes les moins durs, privilégiés par les détenus. De plus, il était interdit aux prisonniers NN de recevoir des colis et ils étaient privés de tout contact avec le monde extérieur. Leurs lieux de déportation étaient tenus secrets.

Les prisonniers norvégiens NN de sexe masculin étaient regroupés au Struthof (Lagerstufe III). Créé en mai 1941, le Struthof était situé à 800–900 mètres d’altitude sur les contreforts nord des Vosges, au sud-ouest de Strasbourg. L’endroit possédait un climat continental typique, aux étés chauds et aux hivers glacials auxquels s’ajoutait un vent cinglant et où l’épaisseur de la neige atteignait plusieurs mètres.

Les conditions de vie des prisonniers seront exposées brièvement. L’uniforme se composait d’un ensemble d’habits civils usés et rapiécés comportant une veste, un gilet et un pantalon de qualité et de taille variables, marqués, comme indiqué plus haut, de bandes rouges, ainsi qu’une chemise souvent en lambeaux et des culottes courtes. Les pieds étaient enveloppés de morceaux de chemises légères et chaussés soit de bottes de tissu grossier avec une semelle de bois, soit de semelles de bois tenues ensemble par des morceaux de toile de marine. S’y ajoutaient en hiver un pull-over et une courte vareuse. Des sous-vêtements propres étaient distribués toutes les 2 ou 3 semaines, en même temps qu’avait lieu une douche rapide ; le reste du temps il n’y avait aucune possibilité de changer de vêtements. Par temps de pluie, les prisonniers étaient contraints de garder sur eux leurs habits trempés, jusqu’à ce que ceux-ci, le temps s’améliorant, sèchent sur le corps ; il était impossible de les faire sécher pendant la nuit. Il faut dire que, par comparaison avec les conditions de logement que j’ai observées par la suite dans les camps de concentration allemands, celles imposées dans un premier temps peuvent être qualifiées de relativement bonnes : chaque détenu avait son lit avec un matelas contenant des copeaux de bois, ainsi qu’une ou deux couvertures simples en laine de cellulose. Dans les conditions de froid hivernal ce n’était pas suffisant, ainsi les prisonniers avaient-ils régulièrement froid la nuit et se mettaient-ils à deux afin de profiter d’une chaleur corporelle mutuelle et de bénéficier d’une double couche de couvertures. Le programme quotidien était le suivant : réveil à 4h (5h en hiver), toilette sommaire en groupes dans de grandes fontaines d’eau froide, un peu d’ersatz de café ou de soupe claire, avec une tranche de pain noir pour celui qui avait eu suffisamment de force d’âme pour garder sa ration journalière distribuée la veille au soir. À 5h30 (6h30 en hiver), alignement devant les baraques respectives pour le recensement, puis nouvel alignement avant que le contingent ne se mette en marche vers le lieu de travail. Le travail des Norvégiens pendant cet hiver 1943–1944 se faisait en large partie à la carrière, par tous les temps. Le déjeuner, pris dehors ou sous un abri en bois, consistait en un litre de soupe de choux ou d’autres légumes, où surnageaient de rares morceaux de viande filandreuse. Après une pause d’environ 1 heure, reprise du travail jusqu’à l’appel du soir, vers 19h. Celui-ci terminé, le souper était distribué : 350 g de pain noir, 20 g de margarine constituée d’une grande quantité d’eau, le plus souvent une cuillère à soupe rase de confiture ou un petit morceau de saucisse (environ 20 g) ainsi qu’une tasse d’ersatz de café ou de soupe claire. À de rares occasions s’y ajoutaient 2 ou 3 pommes de terres, cuites avec leur peau et de qualité souvent médiocre. Le dimanche à midi il y avait souvent une soupe un peu plus nourrissante composée de pommes de terre ou de macaronis et avec des morceaux de viande qu’on pouvait distinguer. En somme, il faut constater une carence quantitative et qualitative. L’apport nutritionnel atteignait au maximum 1200 calories, avec une carence qualitative en matières grasses et protéines. Les apports de sécurité étaient sans doute insuffisants, notamment en ce qui concerne les vitamines liposolubles. Aucun cas d’héméralopie n’a pourtant été observé. Certaines images de maladie rappelant la polynévrite, comportant des acroparesthésies, de l’hyporéflexie et des troubles sensitifs légers de type périphérique étaient peut-être dues à une carence en vitamine B. Je n’ai pas vu de cas typique de pellagre, mais je n’en ai pas non plus recherché systématiquement.

Comme il sera montré par la suite, les conditions que rencontrait un détenu dans un camp de concentration, et surtout si celui-ci appartenait au groupe NN, se résumaient à un habillement de piètre qualité, une carence alimentaire en quantité comme en qualité, l’obligation d’effectuer un travail physique très dur sous la surveillance de soldats SS et de kapos, le plus souvent choisis parmi les criminels ou les asociaux. Il va de soi que même les prisonniers ayant la plus forte constitution et possédant la meilleure volonté ne pouvaient manquer d’y succomber tôt ou tard. Une chance de vivre, ou du moins de vivre plus longtemps, était donnée à celui qui pouvait se procurer moins de travail et plus de nourriture, éventualité peu plausible en ce qui concernait les Norvégiens. Ceci était surtout vrai en raison de leur statut de prisonniers NN, mais aussi en raison de leur manque de débrouillardise dans un milieu aussi brutal qu’un camp de concentration. Cette situation s’explique non seulement par la non-maîtrise des langues et une certaine lourdeur, mais aussi par une honnêteté naturelle et une noblesse d’âme qui ne mènent nulle part lorsque la lutte pour la survie entre détenus est aussi âpre et impitoyable.

Les premiers Norvégiens sont arrivés au Struthof le 15 juin 1943. J’y suis quant à moi arrivé avec 40 compatriotes le 6 octobre 1943. Le dernier groupe de Norvégiens nous y a rejoints seulement le 30 juillet 1944, juste un mois avant que le camp ne soit évacué suite à l’avancée de nos alliés vers l’est. À mon arrivée au camp, deux Norvégiens étaient décédés : l’un de sepsis suite à une otite moyenne et l’autre, malgré une intervention chirurgicale (menée avec compétence ?), d’iléus aigu. Toutefois il était évident que le bilan allait augmenter considérablement, quoique l’on n’ait pas prévu qu’il prendrait des dimensions telles qu’on allait les constater par la suite. Je reconnus bon nombre des premiers arrivés norvégiens que j’avais vu quitter le camp norvégien de Grini en relativement bon état de santé général mais qui, après environ 2 mois au Struthof, présentaient des signes d’amaigrissement extrême et parfois des œdèmes considérables.

Ce n’est que vers Noël 1943 et pendant l’hiver et le printemps 1944 que le taux de mortalité a augmenté visiblement, en raison du marasme provoqué par les efforts physiques, la faim, le froid ainsi que par la pneumonie aiguë qui faisait de nombreuses victimes.

Lorsqu’un prisonnier décédait dans un camp de concentration tel que le Struthof, il était souvent impossible d’identifier une cause unique pour le décès. Très souvent la mort intervenait tout simplement suite à un affaiblissement général dû aux conditions de vie inhumaines. Il arrivait parfois qu’un prisonnier possédant encore des réserves physiques et mentales soit atteint d’une maladie aiguë qui l’emportait, mais dans la majorité des cas la mort était causée par la combinaison d’un affaiblissement de la constitution et de maladies, si bien qu’il était souvent impossible d’isoler le facteur décisif. Pour les Norvégiens que j’ai vu mourir – 123 Norvégiens au Struthof et 7 au camp-hôpital de Vaihingen près de Stuttgart – je juge raisonnable d’établir le tableau suivant exposant les différentes causes de mort :

Marasme (accompagné ou non d’œdèmes et d’entérocolites).. 37
Pneumonie avec complications.............................................. 49
Maladies infectieuses aiguës (diphtérie, scarlatine, méningite)... 7
Typhus exanthématique......................................................... 1
Tuberculose pulmonaire........................................................ 14
Maladie rénale...................................................................... 1
Septicémie et pyémie (phlegmon etc.).................................... 13
Autres maladies chirurgicales................................................. 3
Images de maladies indéfinissables.......................................... 5

Selon ces statistiques, plus d’un décès sur quatre parmi les Norvégiens résultaient de la cachexie ; à Vaihingen elle fut à l’origine de la totalité des décès. Cet état s’accompagnait souvent d’œdèmes et d’entérocolites. En effet, selon l’opinion généralement recueillie, les maladies dans les camps de concentration allemands relevaient surtout d’entérites et d’entérocolites ; ces affections seules n’expliquent cependant pas le taux de mortalité qui s’ensuivait. Les prisonniers en relativement bonne santé allaient normalement en guérir, tandis que ceux qui étaient fort épuisés en mouraient. La diarrhée peut être caractérisée comme un phénomène précurseur d’une mort prochaine : la cachexie en était la cause primaire. Il est possible qu’une flore intestinale bénigne dans les conditions normales devienne pathogène sous de telles conditions. Aucun examen bactériologique n’a pu être effectué. Une analyse approfondie des décès résultant de la pneumonie, basée sur mes notes concernant 40 prisonniers décédés, révèle que leur état de santé général lors de l’hospitalisation au camp était relativement bon pour 9 d’entre eux, faible pour 8 autres, tandis que 23 détenus étaient extrêmement affaiblis. La santé des trois quarts des Norvégiens enregistrés comme morts suite à une pneumonie était ainsi préalablement déjà très détériorée. Pour un cas isolé il était souvent impossible de dire si le prisonnier était mort de pneumonie, mais celle-ci y avait en tout cas contribué. Il arrivait régulièrement que des prisonniers physiquement très affaiblis soient hospitalisés pour cause de pneumonie. Qu’ils aient été traités avec des sulfonamides ou non, ils guérissaient de la pneumonie mais, n’ayant pas retrouvé leurs forces, ils mouraient de cachexie dans les mois qui suivaient. Il n’était pas rare que le manque d’appétit les empêche de consommer leur ration. Se redresser après une maladie grave demandait un effort de volonté considérable. Parmi les malades atteints de pneumonie 27 sont morts dans les dix premiers jours et 11, dont 4 atteints d’empyème, après plus de 30 jours d’hospitalisation. Jusqu’au 17 janvier 1944 les malades atteints de pneumonie ont reçu un traitement de sulfonamides assez satisfaisant. À partir de cette date il n’y eut guère de sulfathiazole jusqu’à ce que, au début de l’été, 400 paquets de médicaments soient envoyés aux Norvégiens qui se trouvaient au Struthof. Les paquets, qui provenaient de la compagnie pharmaceutique « Astra », ont été envoyés par l’intermédiaire de M. Odd Nansen à Sachsenhausen, Mme Kari Nansen et le professeur Dale. Parmi les Norvégiens morts de pneumonie, 1/5 avaient reçu un traitement suffisant, 1/5 s’étaient vu administrer des doses insuffisantes et 60 % n’avaient reçu aucun traitement efficace.

La tuberculose pulmonaire est responsable de 10 % des décès parmi les Norvégiens retenus au Struthof : 1 cas avait été provoqué par la phtisie galopante chez un garçon en relativement bon état de santé général, mais le reste des personnes atteintes étaient déjà fort affaiblies au moment de leur hospitalisation. Dans quelques cas, la tuberculose fut diagnostiquée à l’hôpital chez des Norvégiens qui avaient été hospitalisés au départ pour du marasme.

Les maladies chirurgicales septiques, elles aussi directement causées par l’immunodéficience, faisaient partie des souffrances typiques des camps de concentration. Les furoncles et les anthrax étaient très fréquents et la moindre lésion survenue pendant le travail causait en général une infection donnant suite à son tour à un phlegmon à évolution rapide et au sepsis. 13 Norvégiens ont succombé à ces maladies. Mes notes concernant 9 d’entre eux révèlent que l’état de santé général était faible chez tous, voire qualifié de déplorable chez 8 d’entre eux.

Parmi les images de maladie indéfinissables il y avait paraît-il – les moyens de diagnostic étaient limités – un cas de tumeur ou d’abcès cérébral, un cas de fièvre d’origine inconnue, un cas de péritonite tuberculeuse et un cas de pyélonéphrite. Ces prisonniers étaient tous très affaiblis au moment de leur hospitalisation. Un Norvégien en relativement bon état de santé général a présenté une nuit dans sa baraque un œdème aigu du poumon. Malgré les protestations du chef de baraque allemand il a été emmené à toute vitesse par ses camarades norvégiens à l’hôpital du camp ; cependant il est mort avant qu’un médecin n’arrive, du fait de la maltraitance par le chef de l’administration. À l’évacuation du Struthof, pratiquement tous les Norvégiens ont été d’abord envoyés à Dachau. 100 d’entre eux y ont passé l’hiver 1944–45, bon nombre ont été envoyés à Mauthausen et dans ses camps auxiliaires de Melk et de Gusen II, d’autres encore dans des camps plus petits ou bien dans des kommandos. Au Struthof, cet été de 1944, l’interdiction de recevoir des paquets avait déjà été assouplie. Ainsi les détenus ont-ils reçu quelques uns des nombreux paquets envoyés de la Suède à la population norvégienne, les fameux « paquets suédois », permettant sans aucun doute d’apaiser la faim la plus pressante. Bon nombre des Norvégiens arrivés à Dachau ont réussi à envoyer des lettres chez eux et à signaler leur lieu de détention, grâce à une incurie de la part de la direction du camp, qui n’avait pas immédiatement compris que les Norvégiens étaient des prisonniers NN. Grâce à ces lettres, de nombreux paquets de nourriture ont été délivrés aux Norvégiens, si bien qu’aucun des compatriotes qui ont passé l’hiver à Dachau n’est mort d’inanition. 2 prisonniers norvégiens sont morts pendant le transport du Struthof à Dachau : l’un de fièvre typhoïde et l’autre de tuberculose pulmonaire avérée. Je tiens mon information sur les causes de la mortalité à Dachau des frères Jørgen et Louis Hviding à Stavanger. Tous les deux ont effectué inlassablement et avec beaucoup de dévouement un travail d’infirmier dans les camps de concentration allemands. Au sujet de leur rapport concernant Dachau, ils précisent : « ... le développement des maladies, les diagnostics ainsi que les causes et les dates de décès ont pour source nos propres observations, des conférences avec les médecins traitants et des autopsies. Nous entretenions des rapports étroits avec le professeur Blacha (prisonnier tchèque) en charge de la salle d’autopsie et assistions aussi souvent nous-mêmes aux examens. Pendant la première période de l’épidémie de typhus exanthématique il était défendu de poser le diagnostic correspondant, et le Lagerartz donnait l’ordre d’établir des diagnostics tels que « pneumonia », « enterocolitis » etc. Bien entendu, nous n’avons pas tenu compte de cette consigne dans nos notes. »

Le typhus exanthématique a été introduit au Struthof par des prisonniers venant de Lublin en avril 1944. Grâce à des mesures énergiques, l’épidémie a pu être relativement bien contrôlée : la maladie n’a fait qu’une seule victime parmi les Norvégiens. Il n’en est pas allé de même à Dachau, où la maladie a fait son apparition le 26 décembre 1944. Le médecin prisonnier hollandais, le Dr. Kredit, a identifié les cas suspects et en a averti le médecin en chef allemand, le SS-Sturmbannführer Hintermayer, mais celui-ci s’est opposé à la mise en quarantaine des cas suspects parmi les prisonniers nouvellement arrivés, et le 5 janvier 1945 on a pu constater le premier cas de typhus exanthématique dans le camp. Entre le 5 janvier et le 22 mars 1945, date à laquelle les Norvégiens ont quitté Dachau, 11 300 prisonniers sont morts, dont 75 % de typhus exanthématique. En tout, 35 Norvégiens sont morts à Dachau, dont 22 de typhus exanthématique ; les autres décès ont été causés par les maladies suivantes : méningite (1), tuberculose pulmonaire (2), diphtérie (1), pneumonie (3), empyème (1), marasme (5). De ce dernier groupe, 3 prisonniers moribonds avaient été renvoyés d’un kommando, parce que complètement vidés de leurs forces.

Outre les 167 décès décrits dans le présent rapport, j’ai vu mourir 2 compatriotes de tuberculose pulmonaire et un de pneumonie sur le chemin du retour au pays en passant par le Danemark et la Suède. Ils étaient alors squelettiques. Restent 74 décès sur lesquels je possède des informations éparses provenant de camarades prisonniers norvégiens. Hormis le Struthof et Dachau, le camp de Mauthausen avec ses camps auxiliaires de Melk et de Gusen II, le kommando de Dautmergen et le « camp-hôpital » de Vaihingen ont fait le plus grand nombre de victimes parmi les Norvégiens, respectivement 33, 12 et 13. La vie dans ces camps s’est révélée bien plus dure qu’au Struthof et à Dachau et il semble que la plupart des Norvégiens y soient morts de faim, d’efforts et de froid. La maltraitance de la part des SS ou des prisonniers allemands et polonais causait directement ou contribuait fortement à la mort de certains détenus. Quelques citations empruntées à ma source à Melk (M. Siggen Olsen, Porsgrunn) permettent d’avoir une image des derniers jours de ces prisonniers :

« A.A. Son état de santé général doit être qualifié de très faible à notre arrivée à Melk, autour du 20 septembre 1944. D’abord il travaillait à l’usine souterraine. Malheureusement il a eu la malchance de se faire voler ses bottes après peu de temps, et ne s’entourait les pieds que de papier. Le temps était froid et humide, d’où probablement sa dysenterie. Après quelque temps il s’est vu confier le tri des pommes de terres. Il n’assimilait pas bien la soupe qui lui était si indispensable et mangeait des pommes de terre crues en grandes quantités, ainsi sa digestion se détériorait-elle quotidiennement. Cependant il refusait d’être envoyé au revier. Le travail de tri de pommes de terres terminé, il est revenu à l’usine souterraine. Il devenait de plus en plus maigre mais, possédant une volonté de fer et beaucoup d’obstination il a tenu bon jusqu’à la mi-novembre, où il n’en pouvait plus et a été hospitalisé au revier. Suite à une amélioration de son état il a été transféré à la fin novembre de la salle de dysenterie à celle où j’étais soigné pour une jambe cassée. Il était pourtant complètement squelettique et a rapidement fait une rechute. Ainsi le lendemain a-t-il été de nouveau transféré à la salle de dysenterie. Lorsque je lui ai parlé, il était encore optimiste et regrettait que le détenu X, qui était dans la même salle, avait perdu le moral. Quelques jours plus tard A.A. est mort. »

« B.B. État de santé général relativement bon lors de l’arrivée à Melk. Travaillait dans les usines souterraines. Atteint de gastrite peu de temps après. Ne pouvant pas se rendre aux W.C. à temps à quelques reprises, il a laissé une longue trace dans le couloir, et a été roué de coups par le « Blockälteste ». Depuis lors, ce dernier le voyait d’un mauvais œil et le battait pour la moindre faute. En plus B.B. était souvent battu par le kapo pour cause de paresse. Toute cette maltraitance ajoutée à la gastrite l’usait physiquement et mentalement. Au revier on lui a administré du charbon et je lui ai donné de fortes doses de sulfathiazole, mais sans obtenir aucun résultat. Il devenait de plus en plus maigre et les derniers temps il ne pouvait même plus manger sa ration de pain sec. Le 31 janvier au soir il a été hospitalisé au revier ; on a dû l’y porter et il était terriblement pâle. Il est mort le lendemain. »

« C.C. État de santé général faible à l’arrivée à Melk. Travaillait dans les usines souterraines. A été hospitalisé au revier pour dysenterie en octobre 1944, mais renvoyé quinze jours plus tard. Se faisait sans cesse rouer de coups au Block et au travail ; je ne me souviens guère de l’avoir vu sans ecchymoses autour des yeux – souvent les deux yeux étaient atteints en même temps. Avait fréquemment des bubons et de l’anasarque. Allait à l’hôpital ambulant tous les jours et en revenait avec des comprimés, mais nous n’avons jamais su pourquoi il les prenait. Perdait beaucoup de poids et a été hospitalisé au revier 30 jours avant de mourir. Il avait été hospitalisé pour dysenterie. »

 

« D.D. État de santé général faible à l’arrivée à Melk. Travaillait dans les usines souterraines. A été hospitalisé pour un phlegmon après quelque temps. Renvoyé après quinze jours. Est tombé malade le 5 janvier 1945, alors que nous travailliions dans l’équipe de nuit. Il a eu des frissons, des douleurs fortes dans toutes les articulations. On a dû le soutenir jusqu’au revier, mais il n’a pas été admis. N’a pas travaillé la nuit suivante. Se sentait mieux le lendemain matin lorsque nous sommes rentrés du travail. Est allé seul au revier vers les 8 heures. S’est tenu debout tout nu dans le couloir froid où il faisait entre –12 et –15 degrés, avant de pouvoir se coucher à minuit. Était dans un très mauvais état, mais a quand même bu un peu de soupe chaude. Il est mort environ une heure plus tard de pneumonie double. »

« E.E. État de santé général faible à l’arrivée à Melk. Il souffrait de cystite, et devait par conséquent se lever plusieurs fois chaque nuit. Devait traverser toute la place d’appel pour aller aux W.C. Une nuit il « s’est soulagé » dans une boîte. Cela a été découvert par le Blockälteste qui l’a forcé à boire son urine et l’a roué de coups. Pour raison d’amaigrissement extrême, d’anasarque et de dysenterie, il a été hospitalisé au revier à la fin novembre 1944. Il occupait le lit à côté du mien. Il avait perdu l’appétit et avait très soif. Il était aussi très déprimé et avait perdu tout espoir, si bien qu’il n’attendait que de mourir. L’après-midi du 4 décembre, j’ai parlé avec lui pour la dernière fois. Il est allé aux W.C. Son état de santé général était alors très faible. Lorsque je m’y suis rendu une demi-heure plus tard il était tombé du siège. Il était dans le coma. Il est mort quelques heures plus tard. »

« F.F. État de santé général faible à l’arrivée à Melk. Travaillait dans les usines souterraines. Se faisait beaucoup battre – souvent parce qu’il refusait d’obéir. Amaigrissement notable et fatigue constante. Œdème considérable aux jambes. Le 22 février 1945 il est tombé en rentrant du travail et est mort sur la place d’appel. »

La conclusion du rapport de Melk est la suivante : « Le travail à Melk était dur. La plupart des prisonniers étaient fréquemment battus. Cependant personne n’y est mort directement de maltraitance ; je dirais plutôt que c’est la faim et le froid qui ont été les causes directes de la plupart des décès. »

Le présent rapport constitue une présentation quantitative d’un certain nombre de décès, sans pour autant donner une véritable impression des conditions imposées aux prisonniers NN. C’est pourquoi j’ai choisi d’intégrer plus haut les descriptions des cas particuliers rencontrés à Melk ; en tant que prisonnier NN durant un an et demi, j’estime qu’elles illustrent de manière pertinente le destin qui a frappé tant d’individus de ce groupe de prisonniers politiques norvégiens en Allemagne.